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Événement

FPAC 2025 : l’Afrique Centrale dessine l’avenir de son Internet

17–18 juillet 2025 Hôtel Boulevard, Libreville ISOC / GABIX / ISOC Gabon
Les participants du FPAC 2025 réunis à l'Hôtel Boulevard de Libreville. © GABIX 2025

Pendant deux jours, à l’Hôtel Boulevard de Libreville, l’élite numérique d’Afrique Centrale a convergé pour un rendez-vous sans précédent. Quarante-cinq participants venus de plusieurs pays de la CEEAC — opérateurs télécoms, régulateurs, fournisseurs de contenu, universitaires, startups — se sont retrouvés autour d’une ambition commune : construire un Internet africain plus rapide, plus souverain et plus résilient.

Libreville, nouvelle capitale du peering africain

Le choix n’est pas anodin. Pour la première fois de son histoire, le Forum sur le Peering en Afrique Centrale se tenait au Gabon, après des éditions précédentes organisées à Brazzaville ou en ligne. Placé sous le haut patronage du Ministère de l’Économie Numérique, de la Digitalisation et de l’Innovation, et porté par l’Internet Society comme sponsor principal, le FPAC 2025 a été co-organisé par GABIX et le Chapitre ISOC Gabon.

Mme Aline Sylvie Minko Mi Etoua, Secrétaire Générale du Ministère, a ouvert les travaux en réaffirmant l’engagement du Gabon en faveur de l’interconnexion sous-régionale. Le thème retenu — « Vers un écosystème de peering et d’interconnexion durable et dynamique en Afrique Centrale » — résonne comme un programme.

Car les chiffres parlent d’eux-mêmes : la sous-région compte environ 14 IXP répartis dans 8 des 11 pays de la CEEAC, mais le trafic Internet reste massivement acheminé par des liaisons internationales coûteuses. Trois pays — la Guinée Équatoriale, la République Centrafricaine et São Tomé-et-Príncipe — ne disposent toujours d’aucun point d’échange opérationnel.

Le diagnostic sans concession

Dès la première session, Nico Tshintu Bakajika (ISPA-DRC) a dressé un état des lieux lucide : malgré l’existence de points d’échange, l’adoption du peering reste freinée par le manque de contenu local à échanger, le faible nombre de participants connectés aux IXP, et l’absence de politiques publiques incitatives.

Sans IXP, un pays reste tributaire du trafic international. La dépendance s’alourdit, les coûts explosent, et la performance se dégrade.

— Nico Tshintu Bakajika, ISPA-DRC

Les données d’AFRINIC, présentées par Cédrick Mbeyet Moukala, ont confirmé cette réalité : un nombre limité d’ASN dans plusieurs pays, une adoption de l’IPv6 encore marginale, et très peu d’opérateurs locaux hébergeant du contenu ou offrant des services mutualisés.

DNS : le levier stratégique méconnu

L’une des interventions les plus marquantes est venue de Yazid Akanho, représentant de l’ICANN. La majorité des pays d’Afrique Centrale dépendent encore de résolveurs DNS étrangers — Google (8.8.8.8), Cloudflare (1.1.1.1) — pour les requêtes les plus élémentaires de leurs citoyens. Une dépendance qui engendre latence, vulnérabilité et, surtout, une perte de contrôle sur les données.

La solution existe : héberger localement des serveurs DNS, favoriser des résolveurs éthiques comme Quad9, et renforcer la redondance nationale. Le message est clair : l’infrastructure DNS est un levier de souveraineté que les États d’Afrique Centrale ne peuvent plus ignorer.

Quand la technologie rencontre la stratégie

La deuxième journée a basculé vers l’opérationnel. Ghislain Nkeramugaba (ISOC) a présenté Pulse, une plateforme qui centralise en temps réel les données sur l’état de l’Internet mondial : coupures réseau, adoption du HTTPS, déploiement de l’IPv6, présence de serveurs racine. Un outil de pilotage pour les décideurs, pas seulement pour les techniciens.

Puis sont venus les outils du quotidien. RIPE Atlas et ses sondes distribuées pour mesurer la performance réseau. PeeringDB, la base de données incontournable pour publier ses politiques de peering. Et IXP Manager, présenté par Dean Alongi Elenga (KINIX, RDC), un logiciel libre qui automatise la gestion des membres, des ports et des sessions BGP.

Le contenu local, chaînon manquant

Un IXP sans contenu local à échanger, c’est une autoroute sans voitures. La majorité des pays de la CEEAC disposent d’infrastructures d’interconnexion, mais très peu de contenus sont réellement disponibles localement. Les causes sont multiples : absence de datacenters nationaux, faible présence de caches CDN, manque d’incitations pour les médias et les institutions à héberger leurs données sur place.

Ghislain Nkeramugaba a rappelé que l’installation de caches CDN au niveau des IXP permet de servir une grande partie du trafic depuis le territoire national, sans emprunter les routes internationales coûteuses. Un levier décisif pour réduire la latence et stimuler l’écosystème numérique local.

Peering en direct : quand les accords se négocient entre deux cafés

Moment fort du forum : la session spéciale de peering personnel, modérée par Cédrick Mbeyet. Plusieurs entités ont partagé en temps réel leur profil de peering — ASN, politiques d’interconnexion, points de présence. Parmi les réseaux représentés : RINEX (Rwanda), GVA/CanalBox, DoualaIX, CAMIX, AFRINIC, Congo Telecom, CGIX, ANINF, et GABIX (AS327796).

Portia Rabonda, représentante d’AF-IX (l’association des IXP africains), a rappelé la mission de son organisation : soutenir les IXP du continent en promouvant leur développement, leur coopération et leur visibilité internationale.

Sept messages pour l’avenir

  1. Le peering est stratégique, pas seulement technique. Il conditionne la performance des services publics numériques, la résilience du réseau et la maîtrise des flux d’information.
  2. Les IXP doivent être soutenus politiquement. Leur développement ne peut plus reposer uniquement sur les communautés techniques.
  3. Produire, héberger et distribuer localement est un impératif. Sans contenu local, les infrastructures restent des coquilles vides.
  4. Mesurer, superviser, documenter. Les outils existent — il faut les déployer systématiquement.
  5. La coopération régionale est la clé. La fragmentation nuit à l’efficacité.
  6. Les communautés locales sont centrales. Les chapitres ISOC, les groupes NOG, les associations techniques doivent être inclus dans la gouvernance.
  7. Le FPAC est devenu une référence. Cette plateforme unique fédère les énergies et trace les perspectives communes de la sous-région.

Et maintenant ?

Le FPAC 2025 a posé les fondations d’une approche intégrée, où politiques publiques, communautés techniques et opérateurs économiques sont appelés à co-construire un Internet africain plus résilient. Deux semaines plus tard, un atelier technique de cinq jours organisé par l’ISOC et GABIX est venu concrétiser cette ambition en formant les ingénieurs gabonais aux protocoles de routage et de peering.

Le mouvement est lancé. Reste à savoir si les décideurs sauront transformer ces engagements en politiques durables. L’Afrique Centrale en a les moyens. Il ne lui manque que la volonté collective.


Événement : Forum sur le Peering en Afrique Centrale (FPAC) — 6e édition
Dates : 17–18 juillet 2025
Lieu : Hôtel Boulevard, Libreville, Gabon
Organisateurs : ISOC, GABIX, Chapitre ISOC Gabon, Comité de Pilotage du FPAC
Participants : 45 acteurs issus de plusieurs pays de la CEEAC
Sponsors : Internet Society (principal), AFRINIC, CGIX, ANINF, GVA/CanalBox